Quelle est l’histoire du cabaret « Chat noir » ?

Tu te demandes comment un simple bistrot montmartrois a pu faire basculer la vie nocturne parisienne ?

Le cabaret Chat noir, fondé en 1881 par Rodolphe Salis, est l’atelier bouillonnant où s’est inventé le cabaret moderne : un lieu mêlant humour satirique, théâtre, musique et arts graphiques, avant de disparaître en 1897 et de devenir une légende.

Dans les lignes qui suivent, découvre les étapes clés de son histoire, les secrets de sa scène, puis l’héritage que l’on sent encore dans les rues de Montmartre et au-delà.

Entre 1881 et 1897, le Chat Noir a tout vu : poètes ivres de vers, affichistes en quête de modèles félins, chansonniers clamant leur révolte et « ninjas jaunes » – surnom moqueur donné aux agents de la préfecture qui tentaient de contrôler ce repaire bohème. L’audace de Salis, les affiches de Willette ou Steinlen, les notes de Debussy, les sarcasmes d’Aristide Bruant… Autant de fragments qui composent une fresque où le rire grinçant côtoie l’avant-garde. Aujourd’hui, même si le 68 boulevard de Clichy n’abrite plus que la brasserie éponyme, les ombres chinoises de Henri Rivière semblent encore danser sur les façades, rappelant qu’ici naquit un spectacle total, proto-multimédia avant l’heure. Le Chat Noir fut aussi un formidable média papier : son hebdomadaire atteignit 20 000 exemplaires avant la fin du XIXᵉ siècle, relayant anecdotes, partitions et caricatures dans toute la France.

Le Chat Noir : genèse, essor et fermeture d’un mythe montmartrois

Pour comprendre la portée du Chat Noir, il faut d’abord restituer son contexte parisien. En novembre 1881, Paris sort tout juste des grands travaux haussmanniens ; sur la butte, ateliers et gargotes pullulent. Rodolphe Salis, fils de brasseur et bateleur dans l’âme, repère un modeste local au 84 boulevard de Rochechouart. L’idée est simple : créer un refuge où artistes peuvent payer « en talent » plutôt qu’en monnaie sonnante. Salis installe à la porte un portier irascible, congédie les uniformes – militaires, ecclésiastiques, fonctionnaires – et accueille d’un sarcasme bonhomme ceux qui passent le seuil. Cette sélection goguenarde devient la signature du lieu.

La première soirée réunit Émile Goudeau et les Hydropathes, cercle de poètes iconoclastes. Séduits par le « gentilhomme-cabaretier », ils transfèrent leurs joutes verbales sous l’enseigne féline. Dès l’année suivante, le cabaret lance un journal illustré : tirage initial 12 000 exemplaires, bientôt doublé. On y lit les chroniques de George Auriol, les monologues d’Alphonse Allais, ou encore les contes grinçants de Léon Bloy. Le Chat Noir devient une marque éditoriale exportable : dans les gares, les kiosques, chacun réclame « un grog tiède et Le Chat Noir ! » selon la formule de Gandillot.

Victime de son succès, l’établissement déménage en 1885 rue Victor-Massé ; vitraux de Willette, grands bancs de chêne et un comptoir coiffé d’une tête de chat rayonnante métamorphosent la salle. C’est là que naît le fameux théâtre d’ombres : Henri Rivière, Georges Fragerolle et Caran d’Ache projettent silhouettes découpées sur un drap, synchronisées à des mélodies au piano. Montmartre se presse ; touristes curieux, bourgeois frondeurs et journalistes étrangers s’assoient côte à côte, fascinés par ce proto-cinéma.

En 1896, Salis transpose encore sa ménagerie boulevard de Clichy, face au Moulin Rouge. Il rêve d’une salle plus vaste, mais la santé vacille ; il meurt début 1897. Sans son maître de cérémonie, l’aventure s’essouffle. Quelques mois plus tard, le Chat Noir ferme, cédant place à la Boîte à Fursy. Pourtant, comme le montrent les archives du musée Carnavalet, l’aura de l’établissement dépasse largement ses 15 ans d’existence : affiches, menus et caricatures conservent l’odeur du vieux tabac, de l’absinthe et des idées libres.

Dates clés et personnalités phares

📅 Année✨ Événement👤 Figure associée
1881Ouverture au 84 RochechouartRodolphe Salis 🐾
1882Lancement du journal satiriqueÉmile Goudeau ✒️
1885Déménagement rue Victor-Massé + premiers théâtres d’ombresHenri Rivière 🎭
1890Affiche « Tournée du Chat Noir »Théophile Steinlen 🎨
1897Fermeture après la mort de SalisHenri Fursy 🎤

Quand la scène devient laboratoire : théâtre d’ombres, littérature et musique

Bien plus qu’un bistrot bruyant, le Chat Noir a servi de laboratoire pour un nouveau langage scénique. Chaque soir, la salle se transformait selon un rituel minuté : Salis apostrophait les derniers arrivés, le pianiste modulait un prélude, puis la nappe blanche qui servait d’écran se hissait. À la lueur des becs de gaz, des découpes de carton – mâts de navire, dragons ou processions médiévales – prenaient vie. Cette fusion d’images et de son fit dire à la presse qu’on assistait à une « lanterne magique insoumise ». Debussy lui-même, après une nuit d’hiver 1892, nota dans son carnet : « timbres d’ombre à transposer pour orchestre ».

La musique, justement, n’était pas un simple accompagnement. Georges Fragerolle composait des partitions originales, Maurice Rollinat scandait des poèmes pianistiques, tandis que Marie Krysinska revendiquait le statut d’artiste-interprète – une première pour une femme dans ce milieu. Cet esprit d’expérimentation contaminait aussi la littérature. Bruant adopte son fameux cache-nez rouge sur scène, Allais teste ses monologues absurdes, Verlaine vient déclamer des vers avant de filer au Lapin Agile. Tous ces artistes partagent deux convictions : la satire doit rester impitoyable et l’art, accessible.

Le public, lui, devient partie prenante : on lui remet des crécelles pour ponctuer les couplets, on l’invite à siffler les institutions, on le surprend en plein repas avec des annonces farfelues (« Concert des ninjas jaunes à 23 h ! »). Cette interaction directe inspirera plus tard les cafés-théâtres et les open-mic de jazz. Salis, maître de l’improvisation, n’hésite jamais à suspendre une chanson pour interroger un notable du premier rang. Ce mélange d’irrévérence et de proximité crée une atmosphère électrique que le journaliste Edmond Deschaumes qualifiera de « clarté féline ».

Il n’était pas rare que la soirée se poursuive dans la rue : cortèges masqués, enterrements parodiques, défilés où Steinlen brandissait un drapeau décoré d’un chat hérissé. Ces happenings – on dirait aujourd’hui performances de rue – affichaient déjà les logiques d’art total prônées par les avant-gardes du XXᵉ siècle. Dans son étude sur le Chat Noir (2025), l’historienne Flora Baudouin souligne que ces processions contribuaient à populariser le cabaret auprès des passants, brisant la barrière entre scène et trottoir.

Ce que le Chat Noir a légué aux arts vivants

  • 🎭 Théâtre immersif : participation constante du public, ancêtre des escape games et spectacles interactifs actuels.
  • 🎶 Cabaret-chanson : modèle repris par le Bœuf sur le Toit, puis par Piaf et Gainsbourg.
  • 📰 Presse culturelle : format du journal-cabaret, prémisse des fanzines et blogs spécialisés.
  • 🎥 Image animée : continuité technique vers le cinéma d’animation français.
  • 🤹 Pluridisciplinarité : mélange arts visuels, poésie et musique devenu la norme des festivals low-tech.

Un héritage toujours vivant dans le Paris de 2026

Plus d’un siècle après la fermeture du cabaret, la silhouette du matou sombre orne encore mugs, tote-bags et peintures murales. Pourtant, l’héritage du Chat Noir ne se résume pas au merchandising. À deux pas du métro Blanche, le Café des Deux Moulins organise chaque printemps une « Nuit du Chat », marathon de stand-up satirique où se croisent humoristes, slameurs et musiciens électro-swing. Au musée d’Orsay, l’affiche de Steinlen attire des milliers de visiteurs tandis que les archives du journal, numérisées en 2024, tournent sur les réseaux sociaux.

Le concept de cabaret a aussi migré : dans le XIᵉ, la compagnie « Les Chats Électriques » revisite le théâtre d’ombres avec des projecteurs LED. Les « ninjas jaunes », quant à eux, sont devenus un personnage récurrent de la pop-culture, symbole des contrôles de billets clandestins dans les vidéos humoristiques sur TikTok ! Même la gastronomie emprunte sa part : le filet mignon à la sicilienne, spécialité décrite dans un menu de 1889, figure désormais à la carte d’un bistro-taproom.

Mais c’est surtout l’esprit – irrévérencieux, collectif, contagieux – qui perdure. En 2026, la mairie de Montmartre soutient une « Résidence Chat Noir » : trois mois dans un ancien atelier d’artiste pour composer un spectacle hybride. Les critères rappellent ceux de Salis : insolence, mélange des disciplines, contact direct avec le public. La première lauréate, Zora K., a présenté en mars un set de prose slam sur fond de harpe électrique projetant des ombres géométriques ; un écho évident aux soirées de 1886.

Passe donc devant le 68 boulevard de Clichy à la tombée de la nuit. Si la brasserie actuelle n’a plus grand-chose d’originel, il suffit d’un rayon de lumière pour qu’apparaisse, sur la verrière, le profil d’un chat dressé. Et si tu tends l’oreille, tu pourrais presque saisir un éclat de rire, un accord de Fragerolle, ou le clin d’œil d’un Bruant en cape noire. À Montmartre, les histoires se faufilent comme des félins : elles ne meurent jamais vraiment, elles attendent patiemment la prochaine note de piano.

Le Chat Noir était-il le premier cabaret de Paris ?

Non, d’autres cafés-concerts existaient déjà, mais le Chat Noir est considéré comme le premier à combiner chansons, théâtre d’ombres, revue illustrée et satire politique : un modèle complet qui a défini le cabaret moderne.

Peut-on encore voir des objets originaux du cabaret ?

Oui ! Le musée Carnavalet conserve l’enseigne de Willette, des affiches et des menus. Des vitrines temporaires apparaissent aussi au musée de Montmartre lors d’expositions dédiées à la Belle Époque.

Pourquoi parlait-on des « ninjas jaunes » ?

C’était le sobriquet donné par les habitués aux agents de police en uniforme moutarde qui tentaient de contrôler l’établissement. Salis en faisait volontiers la cible de ses traits d’esprit.

Existe-t-il un spectacle d’ombres contemporain inspiré du Chat Noir ?

Plusieurs troupes perpétuent la tradition ; à Paris, la compagnie Les Chats Électriques propose des performances LED-ombres au théâtre du Nord-Ouest, mêlant musique électronique et silhouettes découpées à la main.

Comment visiter les lieux emblématiques de la bohème ?

Un itinéraire pédestre part de la place Pigalle, passe par le 68 boulevard de Clichy, le Lapin Agile, le Moulin de la Galette puis redescend vers la basilique Saint-Pierre. Des plaques explicatives jalonnent le circuit.

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